Gerostenkorp est un musicien industrial ambient et expérimental avec une forte sensibilité visuelle. Son parcours l’a amené à explorer notamment le théâtre de rue. Au L:ED, sa présence, son sens de la création de personnages et son instinct du son le font intervenir particulièrement sur les spectacles digitaux. 
Gerostenkorp, quand on suit un peu ton travail, le mot qui vient à l’esprit pour te qualifier est “hybride” : musicien-performer, industriel-ambient, etc. Peux-tu nous en dire plus sur ton parcours et ta démarche?
Mon parcours est assez pluridisciplinaire, je suis passé par le graphisme, la peinture et le théâtre avant de pratiquer la musique. J’ai commencé par la batterie, puis avec le début des années 2000 j’ai commencé à bricoler des sons sur PC. A l’époque j’étais fasciné par Einstürzende Neubauten, puisqu’ils me confortaient dans l’idée qu’enregistrer des bruits urbains pouvaient servir entièrement une illustration musicale surréaliste. Je me baladais avec un magneto K7 et j’enregistrais des fracas métalliques, des cliquetis, de l’eau, du vent, un tas d’éléments que je m’amusais à assembler à différentes vitesses, sous différents effets etc… Et c’est là qu’on se rend compte du potentiel incroyable de la musicalité des sons. Puis de passage à la fac d’Arts, j’ai pu élargir mes connaissances justement à propos du développement de la musique concrète à travers le 20e siècle, mais aussi par rapport à la musique classique, contemporaine, l’ethnomusicologie et la musique populaire. Cela a été très inspirant!
Cependant j’ai de grosses lacunes quant au solfège. Je me suis toujours débrouillé à l’oreille, en m’attardant sur le ressenti immédiat plutôt que sur l’écriture musicale. Je fonctionne comme ça, de façon spontanée. Ce qui ne m’empêchera pas de passer un temps fou à peaufiner les détails de production, les effets, le montage, jusqu’à m’en rendre presque malade…
 
Bien que tu hybrides les formes, le résultat est toujours foncièrement organique, d’ailleurs dans « Digital Primitive », l’oeuvre que tu as développée avec L:ED, tu vas jusqu’à incarner la vie organique. Quel est ton rapport avec le numérique en général et les arts numériques en particulier?
Très honnêtement je ne sais pas où j’en serais musicalement sans le numérique. D’abord pour une question de moyens, je sais cependant que certains musiciens ont commencé avec du matériel très bon marché, mais sans le numérique j’aurai sûrement persévéré dans les arts plastiques. Ou pas, qui sait?
Le numérique est omniprésent aujourd’hui, il m’a permis d’importer facilement des sons dans des logiciels gratuits, d’avoir accès à des possibilités illimitées en matière de production musicale, et ma foi de me faire la main au passage en tâchant d’améliorer à chaque fois la qualité des morceaux.
Je trouve qu’il est toujours fascinant de pouvoir transformer une matière organique via le numérique, pour en suggérer une nouvelle forme organique plus ou moins reconnaissable en retour. Une forme de transgression du réel au final.
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Dans ton spectacle-album “Terre brûlée”, les éléments mécaniques ont un côté sombre et inquiétant qui est renforcé par l’aspect post-apocalyptique de l’ensemble. Est-ce que tu as une vraie défiance envers la technologie et/ou ses usages? Ou est-ce que ce sont les éléments esthétiques qu’elle permet de mobiliser qui t’attire?

Non il n’y a aucune défiance envers la technologie là-dedans, il s’agit avant tout d’une fable sur la quête de Soi. Le personnage principal se retrouve effectivement seul au milieu d’un désert post-apo, et trouve refuge au sein d’un paquebot à l’abandon. La mécanique est en réalité ce que l’on pourrait interpréter comme la respiration de la Machine vivante. Puisque le temps passe et que la solitude le travaille, il se met à ressentir son refuge d’acier comme un Être pourvu de sentiments. C’est en rencontrant un groupe d’êtres humains que sa sociabilité est mise à rude épreuve, après tout ce temps en isolement mental. De là découle des sentiments de paranoïa, de jalousie même. A vrai dire tout ces événements qui en découlent auraient très bien pu arriver entre des êtres de chair, seulement pour ce scénario j’essayais d’imaginer les conséquences d’une barricade émotionnelle.

Je serai effectivement davantage méfiant des usages de la technologie, les dérives meurtrières existent, les dérives sociales aussi. On peut effectivement parler d’isolement social parfois, c’est un curieux paradoxe… Certains sont tellement connectés avec le monde qu’ils ne sortent même plus de chez eux! Quant à la désinformation et à une autre forme de transgression de la réalité… Mais c’est un autre débat!

 L’hybridation pour toi ne se limite pas aux formes, tu hybrides aussi les pratiques : tu utilises les bases de la musique concrète pour générer des morceaux proches de l’esprit original de la musique industrielle, tu es un musicien-performer-scénariste… Comment verrais-tu l’hybridation de tes pratiques artistiques avec le numérique?

L’hybridation a déjà eu lieu, pour accompagner des expos, des courts-métrages, aussi avec les différentes troupes avec qui j’ai pu travailler. Bien souvent un rapport son/image/corps. Les rapports évoluent également, à la base j’ai toujours été sensible à pouvoir justement apporter sur scène son/image/corps à la fois, de mon propre chef. Evidemment, c’est un processus extrêmement complexe, et le fait de travailler avec d’autres artistes maîtrisant d’autres formes d’arts numériques, c’est toujours un pas en avant. Il faut savoir s’entendre sur des objectifs communs, être sur la même longueur d’onde, ce n’est pas toujours évident! Mais ça fait partie du jeu!

De plus les technologies évoluent sans cesse, qui sait ce qui nous attend demain…
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Tu as été un des premiers artistes à rejoindre Dorianne Wotton et Exomène dans le collectif L:ED, comment se passe la création dans le groupe? Est-ce que ta participation au L:ED t’amène à repenser ton art et ta pratique ou à les envisager différemment ?

Au sein du groupe j’ai effectivement mis à contribution davantage le corps par rapport à image/son, une passerelle entre la danse et le théâtre. C’était véritablement un exercice de style au début, je ne l’ai jamais vraiment exploité de cette façon. Mais c’est stimulant! Du fait de ne pas pratiquer de musique sur la performance “Side by Side“, j’ai l’impression de me sentir beaucoup plus à nu, je ressens d’avantage le regard du spectateur. D’habitude, sur la performance “Digital primitive” j’utilise ma voix, des percussions et des sons organiques, j’arrive ici plus spontanément à rentrer dans un état de transe. Pour “Side by Side” je dois donc remettre en question mes pratiques et me laisser aller autrement.

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“Side by Side” à Traverse video 2016 (Toulouse)
Comment as-tu rencontrés le L:ED? Qu’est-ce qui t’a fait collaborer avec eux?

A vrai dire je ne me souviens plus vraiment des circonstances de notre rencontre! Via le net c’est certain, au fur et à mesure nous nous sommes intéressés aux travaux de chacun, et c’est en les voyant sur scène que l’idée de travailler ensemble m’a travaillé l’esprit. Un travail de cohésion totale entre le son et l’image. Mais c’est eux qui ont fait le premier pas, avec le projet de la soirée DAMN, en compagnie du K et de Tetsuoka dans un quintet audiovisuel retentissant. Puis L:ED a voulu m’intégrer dans de nouvelles créations originales, comme “Side by Side” et “Digital Primitive”. Depuis nous les faisons évoluer petit à petit!

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Comment se présente l’avenir artistiquement pour toi? De nouveaux projets ? De nouvelles collaborations?
Personnellement je travaille actuellement sur un troisième album. C’est en très bonne voie mais je ne peux en dire d’avantage. J’essaie de travailler avec d’autres musiciens, d’autres voix, d’explorer d’autres frontières. Habitant depuis peu près de la Belgique, j’essaye aussi d’explorer leur folie de l’experimental. C’est un pays extrêmement ouvert, extrêmement important, et ce depuis bien avant l’explosion Techno!
Ensuite en ce qui concerne l’avenir de mon projet, seul l’avenir nous le dira! Nous ne savons vraiment pas vers où les évolutions numériques nous emportent, je crois sincèrement que d’autres portes sensorielles vont être atteintes dans le domaine du spectacle vivant. Les immersions s’étendent de plus en plus, la réalité virtuelle commence à reprendre du poil de la bête, je crois qu’ils sont sur la bonne voie. A partir de là on peut tout imaginer!
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